Carnets d’un Orque Libre, feuillet n°3

Chapitre 2 – L’Horreur qui venait du froid

Alors que nous nous dirigeons vers le mur à en perdre haleine, je réfléchis très vite. Une telle sorcellerie est effrayante. J’aurais même dit glaçante, si j’avais un public pour ce subtil jeu de mot. Dans mon esprit, le rapprochement avec l’abomination de l’autre côté du mur ne s’est pas faite immédiatement, mais maintenant que c’est fait, je mesure que nous courrons vers le danger sans même savoir comment l’affronter. Je ne veux pas en parler à mes compagnons. Ils penseraient que j’ai peur. Je n’ai pas peur. Un orque ne connait pas la peur.

J’émerge de mes pensées aux cris de mes amis. En face de nous, ce sont de nouveaux meubles qui entament une marche hésitante et irréelle dans notre direction. Tous ont sur leur surface cette même aura bleutée qui ressemble à du givre.
Une fois de plus, je fais appel à mes ressources. Je pense à ma famille. Je pense à mon oncle. Je pense aux puissantes créatures de l’extérieur dont il me parlait.
Ca y est.
Enfin j’ai trouvé le moyen de focaliser mon énergie. Je suis l’un d’eux. Je suis un prédateur. L’instinct de la chasse coule dans mes veines. A nouveaux, mes veines se gonflent, mes muscles se contractent, et de longues griffes animales émergent de mes mains. Sans plus penser, je me jette sur un banc qui sautille vers moi de manière grotesque, et je le déchiquète dans un hurlement que j’imagine être celui du loup dont me parlait l’oncle Turokh. Mes compagnons ne sont pas restés inactifs, et la voie est libre. Nous approchons du mur pour constater que ce sanctuaire ne remplit plus son office : depuis une immense fissure, une couche de givre se répand, atteignant les autres cadavres du mur peti ta petit. Le cadavre de Gros-Pa s’agite. Adressant des excuses mentales à Tarek et sa famille, j’imite mes amis et nous détruisons le corps de l’ancêtre T’Skrang.

La profanation n’a servi à rien : la couche de givre se répand. D’autres cadavres s’agitent désormais, et nous apercevons de nombreux objets du quotidien, pièces de bois, meubles, se mouvant en direction de la salle des fêtes. Non je ne rêve pas.
Les morts marchent.
Ils sortent des niches dans lesquelles ils reposent depuis des siècles et suivent la sinistre procession vers la salle des fêtes. Nous sommes pris de panique et nous hésitions un instant sur la conduite à adopter. Il nous faut prévenir nos familles, nos amis.

Mais je pense aussi aux enfants. Face à ces revenants, protégés par les seuls Hérodote et Lucius, j’imagine déjà leur mort atroce. Je quitte le groupe et je cours au temple de Garlen, ou se sont retranchés ces deux vieux rusés avec les petits. Ils vont bien. J’entends leurs voix bien avant d’arriver dans le temple. Je décide d’y rester et de barricader les entrées, après avoir mis Ganrouge et Rouleconte au courant.

L’attente commence. Je tends l’oreille. L’attente me ronge. Que font les autres ? Ont-ils été submergés par ces entités glacées ? Ils ne sont pas stupides, mais je doute de leurs compétences martiales. Rien ne vaut un orque quand la force est nécessaire. Nous avons la force. Mais nous avons surtout le tempérament. Surtout ceux d’entre nous qui ont conscience de leur nature de prédateurs.
Je veux ressentir cela une fois encore. Je ne vais pas pouvoir rester. Les enfants font du bruit. Il faut que je sorte. Il faut que je chasse.

A nouveau je suis en train de courir. Il y a une clameur près de l’entrée partiellement dégagée de la salle des fêtes. Je reconnais quelques visages, le plus souvent terreux ou ensanglantés. La plupart sont encore coincés à l’intérieur.
Ceux qui savent se défendre ont entassé ce qui leur tombait sous la main et ont construit une sorte de défense derrière laquelle ils s’abritent contre les meubles animés et les ancêtres glacés. Ils se défendent, mais ils sont timides, apeurés. Je monte sur le sommet de la barricade et je pousse mon cri de chasseur. Ca ne fait pas peur aux meubles, mais peut-être que ça galvanise les habitants. Je n’y fais même pas attention : mes nouveaux amis, escortés de 2 mages et d’un forgeron, quittent l’endroit et se dirigent en centre ville. Vexé d’être ainsi laissé pour compte, je leur cours après. Je veux les héler, mais je me rends compte que je ne connais pas le nom de ces trois notables. J’appelle les autres. Sarek ralentit, et je le rattrape, essoufflé. Je l’interroge : que font-ils ? Ou vont-ils ?

Sarek, de son élocution de lézard tellement déroutante, m’apprend qu’une arme existe contre le monstre de l’autre coté du mur. Une demi-arme en fait, puisqu’elle n’est pas finie. Une grenade. Je ne sais pas ce que c’est. Un animal ? Une épée ? Un fruit ? Pour Sarek, ça se lance, et ça explose. Mais il y a un rituel à finir. Et un don du sang, qui rendra l’arme plus destructrice. Interdit, je m’arrête alors que mes compagnons rentrent dans la forge, qu’ils barricadent rapidement. Autour, des outils agricoles sautillent, grotesques et froids. Je tourne la tête : à la barricade, les défenseurs risquent à tout moment d’être débordés. J’hésite un moment…puis je retourne à la barricade, en poussant à nouveau ce hurlement qui m’aide à concentrer mon énergie, à l’intérieur.

Des secondes, puis des minutes s’écoulent. Peut-être même des heures. J’ai perdu le compte des adversaires animés que j’ai détruits : des ancêtres glacés, des outils de jardinage, et de grandes araignées couvertes d’une épaisse couche de givre. Ces dernières sont les pires, car très vives et très rapides. Elles effrayent les habitants du Kaer.
Alors qu’une accalmie se fait, j’espère à nouveau la fin du combat, mais une nouvelle vague arrive, nous plongeant dans le désespoir. C’est alors que reviennent les mages, le forgeron, et mes camarades. Ils portent avec respect un objet gros et sphérique, qui semble couvert d’orichalque (c’est du moins l’impression que j’en ai, me remémorant les descriptions que l’on me faisait, enfant, de ce métal précieux). La grenade, enfin !

J’assiste pour la première fois de ma vie à un étrange rituel : chaque personne qui le souhaite donne de son sang par une estafilade, sang qui est recueilli pour la grenade. Pendant près d’une heure, le rite se poursuit, célébré par les deux enchanteurs et le forgeron, dans une religiosité étonnante, qui me rappelle mon initiation. Pendant ce temps, le combat se poursuit ailleurs contre les animés qui continuent de blesser nos frères et nos proches.

Enfin, l’arme est prête. J’ai du mal à comprendre comment cette grenade peut détruire cet adversaire invisible qui congèle tout ce qu’il veut. C’est lorsque je me demande qui va utiliser l’arme que les meneurs du rite se tournent vers moi et mes compagnons. Leur regard est grave. Exagérément grave, comme s’ils essayaient de faire comprendre à des enfants qu’ils ne sont plus des enfants et qu’ils doivent accomplir un acte crucial pour mériter leur majorité.
Cela m’énerve. Je ne suis pas un enfant.

Je les ai compris avant même qu’ils ne parlent. C’est nous qui devons tuer l’Autre, l’Horreur venue du froid. Les autres adeptes sont blessés, prisonniers. Trop vieux surtout. Trop vieux et trop peureux. En tous cas, c’est ce que je pense, et je le pense très fort.
Mais je ne vais pas refuser. Je dois leur montrer de quoi un orque est capable. De quoi un chasseur est capable. Même si je dois pour ça partager la gloire de mon exploit avec ces gens bizarres qui me suivent depuis ce matin. Eux aussi sont du voyage.
Nous nous regardons, nous prenons l’arme, et sous les regards de nos voisins, nous quittons le camp. Nous allons vers le mur.

Je n’arrive pas à contenir mon excitation. Mes camarades autour de moi sont concentrés, préoccupés. Ils ne réalisent pas. Enfin nous allons voir l’autre coté du mur ! Bientôt je vais savoir ce qu’il y a de l’autre côté. L’aventure ne fait que commencer. Je fais craquer mes articulations en contemplant le mur depuis sa base. Une fois de plus aujourd’hui, j’ai le sourire.

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